Rencontre avec Marty pour la sortie de “Violence Partout”

Je décide de descendre du métro à Bellecour et de terminer le chemin à pieds vers le Vieux Lyon, pour une dernière écoute de « Violence Partout » avant l’interview. Violence partout. Le livreur Über à scooter, qui, trop pressé de terminer sa course, coupe le passage aux piétons en passant directement par le trottoir. Les lycéens, un peu trop fiers du changement récent de leurs voix devenues un peu moins juvéniles, se criant les uns sur les autres, sans soucis des regards austères que leur portent des adultes aujourd’hui aigris. Tous ces gens ayant à peine pu profiter de la pause déjeuner, s’énervent derrière leur volant, klaxonnent et crient à la première occasion.

J’arrive dans une petite cour qui ne paye pas de mine, donnant d’un côté sur l’arrière d’un restaurant, et de l’autre sur l’entrée du studio. On m’accueille chaleureusement, et je descends directement au sous-sol. Marty est seul derrière le micro, en plein enregistrement. Après avoir pris le temps d’ouvrir une bière et d’écouter un extrait de morceau en cours d’élaboration, nous commençons l’interview.

Salut Marty, merci de m’accorder cette discussion. Comment en es-tu venu à te mettre au rap ?

J’ai toujours fait de la musique de mon côté. Mon premier projet était d’ailleurs un Ep solo, qui commence à dater maintenant. Mais les premiers sons vraiment écoutés ont été faits avec Ian. Les premiers morceaux vraiment sérieux sont nés avec Ian. En parallèle, on ressent tous les deux le besoin de faire des choses de notre côté. C’est une manière de se renouveler. Par exemple, les 4 sons du dernier EP avec Lutèce ressemblent beaucoup aux morceaux de Lapse parce qu’ils ont été enregistrés dans sa continuité. C’est toujours positif de prendre du temps pour soi. Ça permet de se réinventer, et d’évoluer. Mon identité propre se travaille forcément plus seul que dans le duo avec Ian. 

Tu as toujours été dans le rap ?

Ça commence à faire un bout de temps que je fais de la musique. Je joue de la guitare depuis des années, mais de manière générale j’ai toujours été tourné vers le rap.

A2H, Sopico, etc.. Vous êtes plusieurs à faire de la musique de votre côté, notamment de la guitare. C’est quelque chose que toi aussi tu aimerais ramener sur scène ?

Carrément ! Ça rajoute vraiment un côté personnel. Avec Lutèce, on joue bientôt à Paris, en première partie d’Haristone. Je vais essayer de développer une partie à la guitare.

Donc Lutèce reste sur le devant de la scène ! N’as-tu pas peur d’occulter l’univers de Marty ?

On a des projets lourds à venir, et forcément on va se concentrer sur le côté Lutèce, et l’image du duo. Mais honnêtement, non, pas vraiment de craintes vis-à-vis de mes projets en solo. On a toujours fonctionné comme ça : Lutèce d’un côté, et nos projets persos de l’autre. Et puis Ian a la chance d’avoir plusieurs casquettes avec la production, les clips, etc.. Il est hyper occupé de son côté, alors il faut bien que je m’occupe moi aussi. Si je fais pas du rap, je vais m’ennuyer.

Aujourd’hui, tu es dans une optique « faut que ça pète ? »

Complètement, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai signé chez Jeune à jamais :  ils m’accompagnent, me poussent en playlist et m’offrent des opportunités. Il faut juste que les médias suivent un peu plus, et le reste suivra.

 

Intéressons-nous un peu plus à cet EP. Chez Lutèce, le plus marquant, ce sont les deux personnages nonchalants qui animent le duo : ils constatent ce qui se présente à eux. « Le monde est ainsi. Mais tant pis, rien ne changera ». Et chez toi, cette nonchalance et l’idée d’un simple constat ressortent lors de la première écoute. Mais lorsqu’on s’y attarde, il y a quelque chose de plus, qui est la tristesse. « Le monde est ainsi, et rien ne changera, mais cela m’attriste énormément ». Presque même un rejet de ce monde, avec des paroles comme « Ce soir, je ne veux pas voir tes larmes » dans Demain

D’une manière générale, cet EP représente une étape charnière de ma vie. Dans deux semaines, j’aurai 30 piges. Je suis vieux ! Et quand je me remémore tout ce qu’il s’est passé depuis la fin du lycée, c’est-à-dire les études, les relations avec les femmes comme avec les gens. Essayer de plaire sans vraiment savoir pourquoi. Les premiers boulots, l’arrivée à Lyon.. Je me suis tout pris en pleine gueule, comme une immense vague qui te plaque au sol et te traine sur des mètres et des mètres. D’où le « Violence partout ». C’est pas du tout un nom « thug » ou je ne sais quoi, c’est plutôt pour dire toute la violence que je reçois de la part des gens, et de la vie en général. 

On perçoit également un rapport très fort à l’alcool et à la défonce de façon générale dans tes textes. Au fait que tu essayes de devenir sobre, aussi. Un rapport avec le passage à la trentaine ?

Tout le monde a des dépendances. Ça peut être n’importe quoi. Les femmes, l’alcool.. L’alcool est une des dépendances les plus représentatives dans l’EP : pour palier à cette violence partout, on essaye de trouver des exutoires. C’est souvent les drogues, etc. Pour d’autres, c’est l ‘alcool. Par exemple dans Demain je dis « donnes-moi, donnes-moi, j’sais qu’on s’en va » : quand je suis en soirée je me sens toujours obligé de boire un dernier verre. Repousser le moment où tu rentres pour t’endormir.

D’où est-ce que ça vient ? La peur de rater quelque chose, le manque de temps, l’addiction ?

C’est un peu des trois. Quand les gens se défoncent, ils oublient leur existence de merde.. Le passage le plus court entre les rêves et la réalité, c’est justement cet état second. Tout est possible : tout le monde a déjà bu des litres et s’est convaincu de changer radicalement de vie. De démarrer des projets, de quitter son travail pour un meilleur. Mais le lendemain, il ne reste plus que la gueule de bois, et les barrières sont de retour.

Un schéma revient souvent : tu parles de la violence, puis vient la défonce, et enfin l’oubli. Tu dis par exemple dans Violence Partout « Je me souviens quand je lavais tes larmes je me souviens plus quand je bois des litres. »

C’est une phrase qui donne un exemple intéressant. Quand je console une fille, je n’ai jamais l’impression de faire une bonne action par rapport à elle. Je rapporte tout à moi en me disant que je suis quelqu’un de bien. Et je me souviens de ce moment justement parce que je me sentais être quelqu’un de bien quand je l’ai fait. C’est hyper égoïste. Et du coup je pousse encore ce vice d’omission pour oublier cet égoïsme et finalement me sentir juste bien.

Autre chose revient souvent : ton rapport aux femmes. Mais pas le même que chez les autres. Alors que dans le rap les femmes sont souvent une histoire de conquêtes, tu as plutôt l’air de les utiliser comme un pansement, et qu’en parallèle tu n’arrives pas à les comprendre. 

Ouais c’est ça : je suis en couple depuis longtemps. Ma copine est dans un délire hyper carré, et sans ça, je serais perdu. C’est mon moyen de rester les pieds sur terre et de ne pas finir paumé.

Et pourtant tu sèches ses larmes.

Ouais, malheureusement. Quand tu fais de la musique ou de l’art en général, tu sacrifies souvent beaucoup de choses. Le temps passé à faire un concert, ou même en studio, tu ne le passes pas avec ta famille, tes proches, tes amis.. Ta copine. Bon là ça va parce que on est en journée. Mais je suis déjà venu ici en pleine nuit. Et forcément elle se retrouve seule. Un artiste c’est quelqu’un d’égoïste.

C’est plutôt paradoxal car, tu sèches ses larmes par acte purement égoïste, mais tu es la cause même de ces larmes. Donc tu es fier d’essayer d’éponger ce que toi tu as brisé.

Mais je n’ai pas fait exprès. Quand je sèche ses larmes, je ne me rends même pas compte que c’était ma faute. C’est toujours cet égoïsme qui revient et qui m’aveugle.

Une phase m’a beaucoup marqué dans Violence Partout : « je me perds encore un peu plus, je prends de l’altitude », comme si plus on se perdait, plus on devenait objectif.

En fait, plus tu es perdu, moins tu es à propos des choses de la vie de tous les jours. Plus tu vas dans l’univers de « regarde je fais de la musique, etc.. ». Regarde des mecs qui viennent dans ce même studio, ils sont loin de ce que pourrait être une vie conventionnelle, avec un taff fixe. Tu prends de la hauteur sur ce mec qui se lève tôt.

Mais du coup ce qui est bizarre c’est que moi je fais les deux : le matin tu vas au boulot, le soir tu vas au studio.

Tu dis que la musique c’est l’expression de ton rêve : tu veux faire de la musique plus tard. Mais l’expression de ton rêve, c’est de parler des désillusions qui ont eu lieu au cours de ta vie. Tu réalises ton rêve en parlant de tous tes rêves brisés.

C’est pas faux du tout (rires).  Mais en même temps, on est nombreux à faire ça : on parle de ce qu’on connaît. Du coup, on ne va pas se leurrer, la plupart des gens qui font de la musique n’en vivent pas. On en vient au syndrome de l’artiste raté. Tellement peu d’artistes arrivent à en vivre. Regarde juste le LLAB : la majorité des artistes que vous faites jouer, ils n’en vivent absolument pas. Et du coup, dans quelle mesure t’es un artiste raté ? Parce que tu n’en vis pas ou parce que tu ne le fais pas ? Moi j’ai une vision assez matérialiste des choses : si je suis obligé d’aller taffer à côté, c’est que j’ai raté. D’autres sont très fiers de leur parcours.

Mais le paradoxe de réaliser ton rêve en faisant de la musique : c’est quelque chose qui te rend heureux non ? Pourtant, impossible de retrouver une seule note de bonheur de tout l’EP.

C’est vrai aussi ! (rires). Mais en même temps je parle de ce qui m’est arrivé. Honnêtement j’ai eu plusieurs vies en une seule : j’ai fait plusieurs boulots et études différents, etc.. Et à chaque fois j’ai dû faire autre chose. Et ma musique en est le constat : j’ai connu des échecs dans ma vie. Je pars du principe qu’une musique est réussie quand elle t’émeut toi-même. Par exemple, dans « grand garçon » je dis « Maman dis-moi si je me trompe ».  Et c’est personnellement les paroles dont je suis le plus fier. A quel point tes parents sont-ils fiers de toi ? Est-ce qu’ils te suivent juste parce que c’est toi et qu’ils n’ont pas le droit de te laisser tomber, ou est-ce qu’ils sont vraiment fiers de ce que tu as réalisé ? « Dis-moi si je me trompe » c’est : « Je me suis déjà planté pendant 10 ans, est-ce que encore aujourd’hui ça continue ? ». Forcément, ça ne peut pas être positif. Evidemment on a tous des réussites. J’ai construit des choses. Musicalement comme personnellement. On peut voir le verre à moitié plein comme à moitié vide.

Et toi, tu l’as déjà bu.

(rires) C’est justement ça le problème ! Mais en réalité, c’est aussi plus facile de faire de la musique triste. Et puis est-ce que je me vois vraiment faire une musique gaie ? 

Et les instrus ? Elles restent de façon générale toujours dans la veine de Lutèce

Pourtant j’ai demandé de l’aide à Izen ou Osha par exemple avec qui je n’avais jamais travaillé auparavant. Mais après, la veine planante de Lutèce, il faut comprendre que le travail en duo est nécessairement à double influence. Il y a donc forcément une part de Marty dans les musicalités, parfois plus que dans d’autres.

A quand une musique heureuse de Marty ?

Jamais, à mon avis ! J’aurais l’impression de me travestir. On a essayé de faire des choses un peu plus pop ou quoi, mais je ne supporte pas de les écouter. Après je sais pas si ça sonne bien ou pas, je ne les ai fait écouter à personne. Mais je n’ai vraiment pas envie de les faire sortir. Et puis ça serait mentir aussi. Parce que je ne suis pas heureux. Pas malheureux non plus, clairement. Mais il reste à faire.

Merci beaucoup !

Écoutez “Violence Partout” sur les plateformes streaming en cliquant ici.

Retrouvez notre interview du Supa Dupa ici.

Propos recueillis par Alex Burnichon.

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